ENTRETIEN. Abderrahmane Hadj-Nacer : « Nous avons gagné la guerre et perdu la paix »

Politique Par: Makhlouf Mehenni 28 Janv. 2021 à 18:22

Abderrahmane Hadj Nacer, essayiste et ex-gouverneur de la
Banque d’Algérie, revient sur le rapport Stora, l’ordre
néocolonial, le pillage des richesses de l’Algérie, les crimes
coloniaux, hirak… ENTRETIEN.


Au vu de la teneur du rapport de l’historien Benjamin
Stora, la repentance de la France vis-à-vis de son passé
colonial en Algérie n’est toujours pas à l’ordre du jour.
Pourquoi une telle réticence des autorités françaises ?

Les prises de position de l’Etat français par rapport à la guerre d’Algérie sont liées à la politique
interne française.
Ce n’est pas lié à un rapport à l’Histoire et certainement pas à un rapport à la vérité. L’histoire est
toujours écrite par les vainqueurs. Sommes-nous des vaincus ? 20% de la population française a un
rapport direct avec l’Algérie et c’est énorme.
L’Algérie est donc un thème récurrent de la politique française. Il est donc très important de parler
de l’Algérie, tantôt positivement, tantôt négativement, tout dépend à quelle partie de la population
française on s’adresse.
Nous sommes davantage confrontés à des enjeux électoraux et donc cela n’a rien à voir avec
l’expression d’une vérité. Force est de constater encore aujourd’hui en France, le déni de la réalité, le
refus absolu d’aller véritablement dans le fond des rapports entre l’Algérie et la France, parce que,
effectivement, pour beaucoup de Français, il s’agit d’une guerre civile qui a eu lieu en Algérie à partir
de 1954 car le nord de l’Algérie était une partie des départements français.
C’est le refus même de considérer qu’il y avait là une entité qui avait sa propre personnalité et sa
propre histoire. D’ailleurs, jusqu’à aujourd’hui, certains considèrent que l’Algérie a été créée par la
France, comme s’il n’y avait rien, ni géographie ni histoire avant l’arrivée de la France.
Le sujet revient ainsi à la surface régulièrement, à chaque élection française au niveau présidentiel ou
régional. À chaque élection à Marseille ou à Paris, on voit le prétendant maire de la ville qui veut se
faire réélire venir prendre des images à Alger.
Vous remarquerez que les images sont souvent prises dans l’Alger colonial, pas dans la Casbah ni
dans l’Algérie qui a été construite après l’indépendance. Le message qui se veut subliminal est celui
de la mission civilisatrice de la France.
« Nous avons perdu la paix au congrès de Tripoli dès le moment où l’ordre néo colonial a
prévalu » La partie algérienne attendait pourtant au moins des pas significatifs…

Le rapport Stora répond à une commande politique liée à la prochaine échéance présidentielle en
France. Il y a une différence avec ce qui s’est passé lors de la préparation des élections en 2016-

  • Il s’agissait, alors, de convaincre l’électorat musulman que le candidat Macron était prêt à aller
    loin, on a donc parlé de crimes contre l’humanité.
    Or, cette fois-ci, on est dans la course à l’extrême droite étant donné la droitisation des opinions
    publiques européennes et occidentales en général. Nous sommes dans un cas de figure où il faut se
    débarrasser des complexes liés à la colonisation. Cela évidemment conforte l’attitude de déni
    historique de la responsabilité de ce qui s’est passé en Algérie.
    Il est important de souligner que dans cette séquence comme dans cette affaire, nous ne sommes pas
    concernés et c’est pour ça que surréagir au rapport Stora pose problème.
    Abderrahmane Hadj-Nacer,
    essayiste, ancien gouverneur
    de la Banque d’Algérie
    Cela étant, si on devait véritablement faire ce travail, cela signifierait d’abord que nous le fassions en
    tant qu’entité autonome. Or nous avons un problème, nous avons gagné la guerre en 1958 déjà, mais
    nous avons perdu la paix au congrès de Tripoli dès le moment où l’ordre néo colonial a prévalu.
    Donc tant que l’Algérie est dans cet ordre, il est très très difficile d’interroger l’Histoire d’un point de
    vue différent de celui du dominé. Cela est d’autant plus difficile que la France, dite pays de droit, a
    interdit l’accès aux archives malgré la loi. Il est vrai que les Français pourraient être surpris
    d’apprendre la vérité sur la main rouge, L’OAS, les exactions du 5 juillet à Oran, l’opération valise ou
    cercueil ou encore le sort funeste programmé des harkis.
    « Donc que doit-on réclamer à la France ? »
    Cette question des archives est primordiale. Qu’est-ce qu’elles pourraient nous apprendre
    au-delà des crimes coloniaux, du nombre de victimes ou du déroulement précis des
    événements ?

    Ces archives nous concernent nous, non seulement parce qu’elles traitent de 1830 à aujourd’hui, je
    dis bien aujourd’hui, c’est-à-dire 2021, mais les Français ont aussi pris les archives de la période
    ottomane, de la Régence d’Alger et celles des différentes zaouïas dont certaines remontent au 10e
    siècle.
    C’est-à-dire de l’Algérie qui existait avant l’arrivée de la France. Dans ces archives, nous pouvons
    découvrir beaucoup des choses qui montrent d’abord l’indépendance de l’Algérie de l’époque, mais
    aussi certains chiffres clés, par exemple, le chiffre des impôts qui nous donne une population de dix
    millions d’habitants au moment où est arrivée la France.
    Mais il faut reconnaitre que même nos propres archives nous sont interdites, les archives du MALG
    et de l’Algérie indépendante ne sont pas accessibles aux chercheurs algériens. Se pencher dans ces
    conditions sur l’Histoire coloniale ou néocoloniale est quelque chose d’extraordinairement complexe
    et d’impossible.
    Cela étant, si nous pouvions le faire, ce n’est pas à l’occasion d’un rapport rédigé en six mois. Il
    faudrait des commissions composées de spécialistes très différents, notamment des anthropologues,
    des ethnologues, des sociologues, des démographes, des économistes, des statisticiens, des
    historiens…
    Par exemple, s’il n’y avait pas eu les génocides d’Algériens, la population algérienne serait de l’ordre
    de 80 millions d’habitants. Si on prend en considération la réalité de l’Histoire, le Trésor d’Alger, qui
    a été chiffré par les Français eux-mêmes à 500 millions de francs de l’époque, soit l’équivalent de la
    moitié des revenus de la France de l’époque.
    Donc que doit-on réclamer à la France ? La restitution du Trésor ? On serait loin de l’évaluation de
    Pierre Péan, cinq à six milliards d’euros, mais d’infiniment plus ! Pour être relatif, le montant serait
    de l’ordre du tiers du PIB français, c’est-à-dire 700 milliards d’euros.
    Si l’on devrait chiffrer le nombre d’Algériens qui manquent, il s’agirait de 35 millions. Et si on
    applique le chiffre le plus bas relatif aux indemnisations concernant la Shoah, soit 5 000 dollars par
    individu disparu, je vous laisse calculer. Je ne parle même pas de ce qui apparaîtrait comme une
    broutille, la dette du blé pour nourrir les troupes napoléoniennes.
    On peut aller encore plus loin, en reprenant l’argumentaire du GPRA concernant le Sahara, l’Algérie
    a été amputée de toute la partie occupée par les touaregs et conquise à partir de l’édification de l’État
    Rostémide. Comment évaluer ce trauma ?
    « Or, tous nos gens de très grande compétence sont pillés. »
    Peut-on alors considérer que la France refuse l’idée de présenter des excuses pour ne pas
    voir la revendication passer à une autre étape, celle de l’indemnisation ?

    Ça va bien au-delà de ça. Pour que la France puisse présenter des excuses, il faut que l’Algérie
    finalise son indépendance. C’est pour ça que le Hirak est un enjeu. Le Hirak a montré une
    population qui n’est plus dans l’ordre néocolonial pendant que le régime, lui, n’avait pas encore fait
    sa mue.
    Donc, ce problème ne peut encore être posé maintenant, parce que nous avons même vu l’Algérie
    gérée à partir des Invalides. Nous avons eu des réunions où il y avait le chef de l’Etat, le chef d’étatmajor et le chef des services sous le regard plein d’alacrité de François Hollande, comme si cela était
    naturel.
    Ce n’est même pas une image humiliante, c’est une image qui reflète la réalité du fonctionnement de
    l’ordre néocolonial. Le rapport Stora n’est d’aucun intérêt pour nous, parce que le pire est en train de
    se dérouler à un moment où nous avons le plus besoin de regrouper nos forces.
    Car le pillage, ce n’est pas seulement l’exploitation du sous-sol, c’est surtout l’exploitation de la vraie
    richesse qu’est la ressource humaine. Quand vous avez un système qui ne retient pas ses cadres dont
    la formation a coûté à la Nation, les plaçant en situation de précarité sociale et politique, qui les livre
    à un système qui, lui, accorde facilement des visas aux ingénieurs et aux médecins et qui vous
    demande de reprendre tous ceux qui ne plaisent pas aux autorités européennes, il y a là, un problème
    grave.
    Il s’agit d’un pillage par consentement mutuel. Un médecin, c’est un million de dollars de formation
    et ça rapporte 500 000 euros par an en termes de revenus. C’est aussi le cas d’un informaticien, d’un
    polytechnicien… Or, tous nos gens de très grande compétence sont pillés.
    Par contre, nous devons devenir les gardiens de prison de ceux qui ne sont pas compétitifs. On peut
    dire que les gens sont attirés par les conditions de vie meilleures et que personne n’est venu les
    prendre de force, mais ça, ce sont des techniques modernes de pillage.
    Quand vous avez un système de visas qui est totalement inique, quand vous avez n’importe quel
    ministre de souveraineté qui est prêt à s’humilier pour obtenir des visas pour ses enfants, vous
    n’avez en réalité plus de ministère de souveraineté.
    Les gens compétents représentent 3 ou 4% de la population, la règle aurait voulu que lorsque vous
    accordez un visa à un médecin, vous en accordez infiniment plus à d’autres catégories dont les
    chômeurs pour représenter la population algérienne. Si vous ne le faites pas, vous faites du pillage.
    Évidemment, il faudrait mettre tout cela sur la table. Je ne veux même pas aborder les contrats
    économiques où même lorsque vous signez avec un chinois, vous payez la dîme à un français
    comme le montre si bien l’autoroute est-ouest. Ni le recel généralisé des biens et fonds mal acquis.
    Mais d’ailleurs, remontons un peu dans le temps. Au XVIe siècle, François 1er a signé des accords
    avec la Sublime porte et d’autres avec la Régence d’Alger. Les gens disent que la Régence d’Alger
    n’était pas indépendante, mais ce n’est pas vrai. C’est comme si on disait aujourd’hui que la France
    n’est pas indépendante parce qu’elle fait partie de l’Union européenne ou de l’Otan.
    L’Algérie avait accepté des accords de protection du commerce de la France par rapport à ses
    concurrents, les Anglais, les Hollandais, etc. Est-ce que nous avons été payés pour ça ? Évidemment
    non. Ça aussi, il faudra le mettre sur la table. Nous avons apporté beaucoup au commerce français et
    la France nous a apporté de la duplicité.
    Dans notre naïveté permanente, nous croyons aux accords, comme l’Emir Abdelkader qui a cru à
    tous les traités qu’on lui a fait signer alors qu’il a été traité comme un vulgaire prisonnier, y compris
    au château d’Ambroise.
    Le génocide qu’a subi l’Algérie est un génocide qui n’a pas de nom. Non seulement on a tué des
    gens, non seulement on les a enfumés, le plus important c’est qu’on a voulu modifier la structure
    mentale, les caractéristiques culturelles de la population algérienne. On a fait revenir à l’âge de la
    pierre une société qui était cultivée, qui était savante.
    Donc s’il faut parler de l’histoire, il faut revenir au moins au XVIe siècle. Comment en déterminer le
    prix ? Comment construire une relation apaisée ? Comment expurger la haine et la duplicité ?
    « La torture (…) a été tuée par celui qui l’a mise en œuvre »
    Vous dites que le rapport de M. Stora est sans intérêt pour nous. A-t-il peut-être veillé à ne
    faire que des propositions réalistes, c’est-à-dire qui peuvent facilement être mises en œuvre
    ?

    Il ne faut pas en vouloir à Benjamin Stora, qui fut un historien honnête et qui a fait ce qu’on lui a
    demandé de faire, car il ne faut l’oublier, aujourd’hui, il est plus fonctionnaire qu’historien et là, il
    n’est pas dans la recherche mais dans la réponse à une question politique et électoraliste.
    Je dirais que ce sont des propositions sans intérêt historique, mais des propositions qui visent au
    niveau du droit à éteindre une revendication. Quand vous voulez étouffer une affaire, vous la jugez.
    C’est le principe du fait jugé. Ce qui se passe aujourd’hui avec le rapport Stora, c’est ce qui s’est
    passé antérieurement avec des tentatives à l’époque de Jacques Chirac ou de François Hollande,
    c’est-à-dire en parler pour ne pas en parler.
    D’ailleurs, vous remarquerez que la torture, qui est quand même une tache énorme pour l’armée
    française, comme les événements d’Abou Gharib pour l’armée américaine, a été tuée par celui qui
    l’a mise en œuvre, c’est-à-dire le général Aussaresse.
    Celui-ci a fait un livre et puis on n’en parle plus, or c’était à nous d’en parler. C’est aussi ça l’ordre
    néocolonial, ils font des livres et ils tuent le sujet. Comme je l’ai dit, nous avons perdu la paix en
    1962, et tant que nous n’aurons pas achevé le processus de recouvrement de la paix, nous ne
    pourrons pas aborder les questions d’Histoire parce que nous ne nous autorisons pas à le faire.
    « J’ai eu à dire que le Hirak a gagné »
    Quelques semaines avant la remise de ce rapport, il y a eu une vive polémique suite à des
    propos du président français sur la situation politique en Algérie. Quelle lecture peut-on
    faire de ces propos ?

    J’ai eu à dire que le Hirak a gagné, non pas parce qu’il a désigné des gens à la tête de l’Etat, mais
    parce qu’il a remis en cause l’ordre néocolonial. On sait que les « régime change » ou les « révolutions de
    couleur » ne correspondaient pas aux intentions affichées, c’est-à-dire la démocratie, mais à affaiblir
    ou changer des régimes.
    Dans le cas de l’Algérie, c’était comment renouveler le régime finissant de Bouteflika dans un
    contexte où les rapports de force n’étaient pas clairs. Mais le Hirak a montré une si grande
    autonomie que la seule intelligence qui a pu se développer c’était celle d’enfourcher ce Hirak, avec
    l’idée saugrenue que dès qu’un nouveau pouvoir sera installé, tout rentrerait dans l’ordre.
    Or, pour cela, il faut un compromis historique. Tel qu’il est conçu par les décideurs habituels, le
    compromis c’est un accord entre les décideurs et un adoubement de l’étranger, la France en premier.
    Mais on a oublié que le Hirak avait sa propre autonomie et a donc refusé d’adouber l’accord, de la
    façon la plus simple. D’abord le Hirak a continué, et puis il n’y a pas eu de vote malgré toutes les
    manipulations.
    Si par ailleurs les chiffres qui ont été publiés sont proches de la réalité, cela montre qu’il n’y avait pas
    encore de compromis à l’intérieur du système. Par contre, manifestement, les propos du président
    Macron montraient qu’il y avait eu un compromis partiel avec l’étranger.
    Donc nous avons un système avec une partie qui avait un accord avec l’étranger et d’autres parties
    qui n’ont pas été dans le compromis, alors que la population elle-même a été exclue de ce
    compromis. Ce que n’arrive pas à comprendre le système, c’est qu’il n’est plus possible d’avoir un
    compromis sans un accord minimum avec la population.
    Par ailleurs, il convient de replacer les interventions du président Macron dans le contexte de la
    politique intérieure française.
    Lorsqu’on reproduit en métropole les conditions de l’aménagement du territoire inique des colonies
    et que l’on parque dans des cités insalubres les exclus de la croissance puis que l’on montre du doigt
    l’islam et qu’enfin on parle de séparatisme, c’est que de façon évidente la guerre d’Algérie n’est
    toujours pas soldée et que la France non plus n’a pas gagné la paix.

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